Partager la publication "Comment Romain François raconte les héros du sport"
On pensait parler de télévision. On a surtout découvert un autre monde. Un monde de motos caméras, d’hélicoptères, de plans de vol, d’images manquées, de silences, d’instants captés par instinct et de décisions prises en quelques secondes. Un monde où raconter un Ironman, un marathon ou une étape du Tour de France relève autant du cinéma que du sport. Depuis plus de vingt ans, Romain François vit au cœur de cette mécanique invisible. Et au fil de notre échange, une évidence s’est imposée : avant qu’un exploit ne devienne un souvenir, quelqu’un doit d’abord réussir à le raconter.
Par Jeff Tatard – Photos : Romain François / DR
Il faut parfois entrer dans le car-régie pour comprendre le sport
On croit souvent que l’émotion d’un grand moment de sport naît chez les athlètes. Dans une attaque. Dans un sprint. Dans un cri de victoire. Dans les larmes d’un champion olympique ou d’un champion du monde. Pourtant, entre ce que vivent les sportifs et ce que nous ressentons devant notre écran, il existe un autre univers. Un univers que le grand public ne voit presque jamais.
Depuis plus de vingt ans, Romain François évolue précisément dans cette partie invisible. Réalisateur des Championnats du monde Ironman de Kona depuis 2019, du para-triathlon et du marathon paralympique des Jeux Paralympiques de Paris 2024, du Test Event Paris 2024 avec World Triathlon, du Marathon de Paris, du Marathon de Tours, du Marathon de Riyad ou encore des Championnats du monde de cyclisme sur route, il fait partie de ces hommes dont le nom reste dans l’ombre mais dont les images appartiennent déjà au patrimoine émotionnel du sport moderne.
Car lorsqu’Alexis Hanquinquant est devenu champion paralympique devant son public à Paris, ces images n’étaient pas seulement celles de France Télévisions. C’étaient les images offertes au monde entier. Celles que toutes les chaînes internationales allaient diffuser. Quelques secondes plus tard, elles n’appartenaient déjà plus à une régie, mais à l’histoire.
Avant le sport, il y eut le cinéma
Rien, pourtant, ne prédestinait vraiment Romain François à devenir l’un des réalisateurs les plus reconnus du sport d’endurance. Après un bac littéraire, il choisit d’étudier le cinéma. La narration avant la technique. Le récit avant l’image. L’envie de raconter avant celle de produire. Comme souvent dans ce métier, la suite sera faite de rencontres, d’opportunités et de concours de circonstances.
Stagiaire sur le Tour de France, il découvre alors quelque chose qui va profondément le marquer. Car à ses yeux, le Tour n’est pas une course. Le Tour est une série. Bien avant Netflix. Bien avant notre addiction moderne aux saisons et aux épisodes.
Pendant trois semaines, chaque journée possède ses héros, ses personnages secondaires, ses drames, ses renaissances et ses moments de bascule. Un maillot jaune vacille. Un équipier se sacrifie. Un outsider se révèle. Une échappée renaît. Et quelque part, cette structure ressemble davantage à un film en vingt-et-un épisodes qu’à un simple événement sportif.
Le public regarde du sport. Romain François, lui, voit déjà le film.
Romain François ne filme pas la performance. Il raconte l’effort. La nuance paraît infime. Elle est immense. Parce qu’une grande image n’est pas forcément une image spectaculaire. Ce n’est pas forcément un sprint. Ce n’est pas forcément une victoire. Parfois, une grande image est un regard. Une hésitation. Une solitude. Une détresse. La durée d’un plan. Le temps laissé à une émotion pour exister. Comme dans un livre. Comme dans un film. Comme dans une série.
Créer de la tension dramatique pendant six, huit ou dix heures de direct obéit finalement aux mêmes règles que le récit. On ne peut pas être en permanence au sommet de l’intensité. Sinon, l’émotion s’épuise. Il faut des respirations. Des silences. Des moments plus calmes qui, en réalité, ne sont jamais vraiment vides. Ils préparent. Ils construisent. Ils annoncent. Ils permettent à l’émotion suivante d’exister. Et cette approche suppose probablement une qualité rare : l’empathie. Pas celle, galvaudée, dont tout le monde parle aujourd’hui. La vraie. La capacité à comprendre ce que vit l’autre. À anticiper une émotion avant même qu’elle ne se produise. À sentir qu’un visage raconte davantage qu’un classement. Et c’est précisément cette capacité à raconter les hommes qui, quelques années plus tard, le conduira à découvrir un autre univers. Kona. Les volcans. Le Queen K. Ali’i Drive. Et cette étrange impression que certains lieux possèdent une âme.
Kona, ou quand les lieux deviennent eux aussi des personnages.
Tous les événements ne se ressemblent pas. Tous les parcours non plus. Et plus les années passent, plus Romain François est convaincu d’une chose : certaines courses possèdent une âme. Une personnalité. Une atmosphère presque impossible à expliquer à ceux qui ne l’ont jamais vécue. Kona fait partie de ces endroits-là. Comme Paris-Roubaix dans le cyclisme. Comme Wimbledon dans le tennis. Comme Le Mans dans le sport automobile.
À Hawaï, tout semble raconter quelque chose. Le Queen Ka’ahumanu Highway, que tout le monde appelle simplement le Queen K. Ali’i Drive. Les volcans. La lumière. L’océan. Le vent. La chaleur. La solitude. Les visages déformés par l’effort. Les corps qui vacillent. Les regards perdus. Au fond, Kona n’est pas simplement une course. C’est un décor. Et dans un film, le décor est lui aussi un personnage.
Le rôle du réalisateur consiste alors à faire ressentir cette atmosphère. À faire comprendre au téléspectateur qu’il ne regarde pas simplement des athlètes courir, pédaler ou nager. Il regarde quelque chose de plus grand. Une histoire. Un lieu. Une culture. Une sorte de pèlerinage moderne où les plus grands spécialistes du long se retrouvent chaque année. Parce que certains endroits possèdent une âme. Et cette âme mérite elle aussi d’être racontée.
Lucy Charles-Barclay, ou lorsque le sport dépasse le cinéma
À force de raconter des histoires, Romain François a appris une chose fondamentale : le sport produit parfois des scénarios qu’Hollywood n’oserait même pas écrire. Parmi les images qui l’ont marqué, il y a celle de Lucy Charles-Barclay. La Britannique est seule en tête des Championnats du monde Ironman. La victoire semble acquise. Le titre mondial lui tend les bras. Il ne reste plus que quelques kilomètres. Et puis tout bascule. La course bascule. L’histoire bascule. Le scénario bascule. L’abandon. Brutal. Inattendu. Cruel.
Parce que le sport est parfois ainsi. Il produit des drames et des renversements qu’aucun scénariste n’aurait osé proposer, de peur qu’ils paraissent irréalistes. Dans ces moments-là, le réalisateur n’a pas à surjouer. Il n’a pas à exagérer. Il doit simplement comprendre. Sentir. Accompagner. Raconter. Sans trahir. Car au fond, la souffrance dans le sport d’endurance ne se caricature pas. Elle se respecte. Et elle se filme avec pudeur.
Le cerveau invisible
Pour le grand public, un car-régie ressemble à une pièce remplie d’écrans. La réalité est infiniment plus complexe. Le car-régie ressemble davantage à un cerveau. Un organisme vivant. Une ruche. Un lieu où circulent simultanément des dizaines d’informations. Des images. Des communications. Des assistants. Des opérateurs ralentis. Des liaisons satellites. Des ingénieurs. Des motos. Des hélicoptères. Des drones. Des scénarios alternatifs. Et surtout une obsession permanente : choisir.
Parce que réaliser, c’est renoncer. Sur le Tour de France, malgré des moyens gigantesques, le réalisateur dispose au mieux de cinq motos et de deux hélicoptères. Cela paraît énorme. En réalité, c’est extraordinairement peu. Parce qu’une course produit simultanément une infinité d’histoires. Une attaque. Un favori qui craque. Une cassure. Une chute. Un sourire. Une émotion. Un spectateur. Un détail. Et parfois, certaines images magnifiques échappent au réalisateur. Pas parce qu’il a commis une erreur. Simplement parce qu’il ne peut pas être partout. Choisir une image, c’est renoncer à toutes les autres. Et peut-être est-ce là la partie la plus douloureuse du métier.
Quand la météo efface le monde
Parfois, l’adversaire n’est même plus le sport. C’est la nature. Romain François se souvient notamment d’une étape du Tour de Hongrie. La météo se dégrade brutalement. Les images disparaissent. Plus rien. Le noir. Le vide. Le cauchemar absolu. Car contrairement au cinéma, le direct ne peut pas être interrompu. Il faut continuer. Improviser. Recomposer. Trouver des solutions. Continuer à raconter malgré tout. Parce qu’il y a des millions de téléspectateurs. Parce que l’histoire, elle, continue d’avancer.
Cette situation rappelle d’ailleurs certains épisodes mythiques du Tour de France, lorsque les conditions météorologiques rendaient les liaisons impossibles et plongeaient les téléspectateurs dans plusieurs minutes d’incertitude. Et dans ces moments-là, il faut faire confiance à l’expérience. Raconter autrement. Faire autrement. Mais continuer. Toujours. Parce que le direct n’attend personne.
Filmer, c’est aussi raconter la géographie
Pendant longtemps, le grand public a considéré que les images de paysages ou de monuments constituaient simplement des parenthèses dans la course. Romain François voit les choses autrement.
Pour lui, la géographie fait partie du récit. Elle est même l’un des personnages. Et dans cette approche, les échanges avec Franck Ferrand prennent tout leur sens.
Parce qu’au fond, les grandes courses racontent toujours davantage que le sport lui-même. Elles racontent un territoire, une culture, une histoire, des villages, des châteaux et des légendes. Cette façon de faire dialoguer les images et le patrimoine, qu’il observe depuis de nombreuses années, nourrit profondément sa propre vision de la réalisation. Franck Ferrand raconte l’Histoire. Mais les images racontent la géographie. Et ensemble, elles fabriquent quelque chose qui dépasse largement le sport.
Le château de la Belle au bois dormant
Parmi les souvenirs qui le font sourire, il y a celui du château d’Ussé, en Indre-et-Loire. Le château qui inspira Charles Perrault pour écrire La Belle au bois dormant. Bien avant que les coureurs n’arrivent, Romain François sait déjà ce qu’il veut raconter. Il connaît les mouvements d’hélicoptère. Les angles. Les trajectoires. Et presque la musique. Dans sa tête, il entend déjà l’univers Disney. Il voit déjà le film. Parce qu’il ne filme pas simplement un monument. Il filme un imaginaire. Une histoire. Un conte. Et c’est probablement cela qui fascine le plus chez lui. Cette capacité à anticiper. À imaginer. À raconter avant même que les images n’existent.
Dans quelques jours, lorsqu’il prendra place dans le car-régie des Championnats de France de cyclisme sur route 2026 dans les Vals du Dauphiné, les paysages, les lieux et les histoires existeront déjà dans son esprit. Car un réalisateur ne découvre jamais vraiment son film. Il le prépare longtemps avant que les premières images n’apparaissent.
Il a fini par entrer dans son propre film
Il existe probablement quelque chose d’assez fascinant dans le parcours de Romain François. Pendant plus de vingt ans, il a raconté les exploits des autres. Il a filmé les marathoniens. Les triathlètes. Les champions du monde. Les médaillés olympiques. Les corps qui vacillent. Les sourires à l’arrivée. Les souffrances silencieuses. Les moments de grâce.
Et puis, presque sans s’en rendre compte, quelque chose a changé. À force de regarder ces hommes et ces femmes vivre des émotions extraordinaires, il a fini par vouloir comprendre ce qu’ils ressentaient réellement. Pas depuis le car-régie. Pas derrière les écrans. De l’intérieur.
Sa compagne, elle-même triathlète au Triathlon Épinal Club, joue alors un rôle déterminant. Petit à petit, elle l’initie à cet univers qu’il connaît déjà parfaitement d’un point de vue visuel mais qu’il n’a encore jamais vécu physiquement. Alors il se met à courir. Puis à pratiquer le triathlon. Puis à découvrir ce que signifie réellement l’endurance.
Bien sûr, il ne s’agit pas de comparer son expérience à celle d’un Sam Laidlow ou d’une Lucy Charles-Barclay. Il en est parfaitement conscient. Mais ce changement lui offre quelque chose de précieux : une autre compréhension. Une compréhension plus intime. Plus profonde. Plus humaine.
Et il y a quelque chose de presque poétique dans le fait que l’homme qui avait passé sa vie à raconter les autres soit finalement devenu lui-même l’un des personnages du récit.
L’année dernière, il a couru le Marathon de Paris. Quelques mois plus tard, il se retrouvait à le réaliser pour la télévision. Comme si les rôles s’étaient inversés. Comme si, après avoir observé les héros pendant des années, il avait fini par entrer dans son propre film.
Les Jeux olympiques, ou le poids d’un milliard de regards
S’il existe des événements qui changent une carrière, les Jeux olympiques et paralympiques appartiennent évidemment à cette catégorie. Parce que soudainement, l’échelle change. Le réalisateur sait qu’il ne travaille plus seulement pour quelques passionnés. Il travaille pour le monde.
Lorsque les épreuves de para-triathlon et le marathon paralympique de Paris 2024 sont diffusés, les images produites par Romain François et son équipe ne sont pas destinées uniquement aux téléspectateurs français. Ce sont les images qui serviront à toutes les télévisions de la planète.
Lorsque Alexis Hanquinquant devient champion paralympique à domicile avant de devenir quelques jours plus tard porte-drapeau de la délégation française, ce que voient les spectateurs américains, japonais, australiens ou britanniques est exactement ce que voit le public français.
Les mêmes images. Le même récit. Les mêmes émotions. La même histoire. C’est à la fois vertigineux et magnifique. Parce qu’au fond, une image devient universelle. Elle n’appartient plus à un diffuseur. Elle appartient à tout le monde.
Marathon, Ironman ou cyclisme : trois récits différents
Au premier abord, on pourrait croire que raconter un marathon, un Ironman ou une course cycliste relève du même exercice. En réalité, les logiques sont différentes. Dans le cyclisme, les rôles sont plus lisibles. Il y a des leaders. Des équipiers. Des stratégies. Des scénarios collectifs. Une équipe qui roule pour un favori. Un lieutenant qui se sacrifie. Des alliances. Des rivalités. Cette dramaturgie est presque naturelle.
Dans un marathon ou un Ironman, le récit est différent. Plus intime. Plus solitaire. Le combat se déroule souvent à l’intérieur même des athlètes. La souffrance devient un personnage. La fatigue aussi. Et pourtant, malgré ces différences, la logique reste identique. Construire une histoire. Créer des personnages. Installer une tension. Préparer des moments de bascule. Parce que le sport d’endurance, comme le cinéma, repose toujours sur les mêmes ressorts émotionnels.
Les images que l’on ne filme pas
Il existe une autre souffrance dont le public ne soupçonne même pas l’existence. Celle des images manquées. Parce que dans un direct, tout ne peut pas être capté. Tout ne peut pas être montré. Et certaines scènes magnifiques échappent inévitablement.
Avec cinq motos et deux hélicoptères sur le Tour de France, on pourrait croire que tout est possible. En réalité, ces moyens restent limités face à la complexité du réel. Et c’est probablement là que réside la cruauté du métier.
Parce que contrairement au cinéma, il n’existe pas de deuxième prise. Le sport ne recommence jamais. Ce qui est perdu est perdu. Définitivement.
L’instinct
Mais à l’inverse, certaines images naissent précisément de cette part d’imprévu. D’un instinct. D’une intuition. D’une émotion ressentie avant même qu’elle ne se produise.
Romain François parle de la réalisation comme d’une forme d’écriture. Comme un romancier accélère ou ralentit son récit. Comme un réalisateur choisit la durée d’un plan. Comme un musicien joue avec les silences. Il faut sentir. Anticiper. Comprendre. Et parfois, l’instinct récompense. Parce que certaines images deviennent magiques précisément parce qu’elles n’étaient pas prévues.
Le public regarde le gâteau. Lui connaît la recette.
Pendant notre échange, une image revient souvent. Celle du fils de Romain. Passionné de cinéma depuis son plus jeune âge, il est capable d’interrompre un film toutes les quelques minutes pour analyser un cadrage, comprendre un mouvement de caméra ou disséquer la réalisation. Une approche qui amuse son père. Parce qu’au fond, la plupart des gens ne veulent pas connaître la recette. Ils veulent simplement déguster le gâteau. Et c’est probablement là que réside toute la beauté du métier.
Le public regarde du sport. Le réalisateur, lui, voit les mécanismes, les plans, les respirations, les scénarios, les personnages et les silences. Il voit le film. Mais son travail consiste précisément à faire oublier toute cette mécanique, à la rendre invisible pour laisser toute la place à l’émotion.
Car au fond, qui fabrique réellement l’émotion d’un grand moment de sport ? Au fil de notre échange, une réponse s’est imposée. Peut-être personne. Et peut-être tout le monde à la fois. Parce que l’émotion est une œuvre collective.
Et peut-être est-ce cela, finalement, le métier de Romain François. Comprendre ce qui mérite d’être montré pour que, quelques secondes plus tard, des millions de personnes puissent simplement ressentir.
=> Pour mieux comprendre l’univers de Romain François et son rapport au sport, à l’image et à l’histoire : « Il y a un côté passion-raison » : le Sanchéen Romain François mélange le sport et l’histoire en images
=> Et ici, si vous voulez découvrir tous nos autres portraits : Tous nos articles Portraits
Partager la publication "Comment Romain François raconte les héros du sport"





